mercredi 15 octobre 2014

Une tête bien faite


Si vous avez suivi les recommandations pour casser une noix, vous avez obtenu deux magnifiques cerneaux blonds bilobés à la surface circonvolutionnée, évoquant vaguement des petits cerveaux. Et là, vous vous êtes pris à rêver que Dame Nature pouvait avoir semé des cailloux de similitude sur le chemin menant au déchiffrage des grand mystères de la Vie. Mais vous vous êtes très vite repris car "cogito ergo sum". Non, non, non, en bon cartésien que vous êtes, vous ne vous laisserez pas prendre aux pièges de la médecine des signatures qui prescrivait la noix pour les maux de tête ! Et pour éliminer votre migraine débutante, vous avalez vite fait un petit cachet blanc au paracétamol ...

La simple similitude de forme ou de couleur peut certes "marcher" dans certains cas. Ainsi, un lichen, la pulmonaire du Chêne (Lobaria pulmonaria), qui est un bon remède anticatarrhal, présente une analogie impressionnante avec l'aspect alvéolé des poumons. Mais réduire la théorie des signatures à ce raisonnement simpliste ne peut qu'aboutir à des mises en correspondance artificielles entre maux et remèdes présupposés. A la base, cette théorie est en fait tout un système de pensée et de conception du monde car comme le dit Pierre Lieuthagui "L'intelligence ne peut aller sans une mise en ordre des choses".


A l'origine de cette théorie des signatures, un homme célèbre mais très controversé, Paracelse (1493 - 1541). De son vrai nom, Theophraste Bombast von Hohenheim, Paracelse nacquit à Einsiedeln, en Suisse en 1493. Contemporain de Rabelais (v.1494 - 1553) et comme ce dernier, il aura une approche iconoclaste et sera volontiers provocateur. Ayant étudié la médecine dans les universités de Bâle, Vienne et Ferrare, Paracelse choisit d'apprendre à guérir en s'écartant des chemins traditionnels. Il élabore ses théories personnelles au contact de la nature, en rencontrant astrologues, guérisseurs, philosophes et alchimistes, en voyageant sur les routes d'Europe.

Il montre une autre façon de faire de la médecine, inspiré par l'étude de la nature, l'examen approfondie de la maladie et du malade, ainsi que sur la prise en compte de l'interdépendance avec l'environnement. Paracelse dénonce une médecine "des livres" qui s'éloigne du malade pour s'enfermer dans des systèmes de pensée figés. A cette époque, la médecine se définit d'ailleurs comme "la pratique de la philosophie naturelle sur le corps humain". Il est dit que Paracelse, par provocation, alla même jusqu'à brûler devant ses étudiants le "Canon de la médecine" d'Avicenne (980-1037), livre faisant référence avec les ouvrages de Galien (v.131-v.201) dans les universités de médecine de l'époque.

Pour Paracelse, la tâche du médecin consiste à s'efforcer de bien connaître les concordances, les correspondances entre les différents règnes de la nature. Paracelse a fortement critiqué les médecins qui se fondaient sur la proposition : "contraria contrariis curantur". Dans le Paragranum, il écrit : "L'axiome selon lequel les contraires guérissent les contraires, c'est-à-dire ce qui est froid expulse ce qui est chaud est entièrement faux. On doit plutôt dire : l'arcane (= le remède adéquat) et la maladie, voilà les contraires". Afin de corriger ces erreurs, Paracelse invite le médecin à raisonner suivant sa théorie des signatures ( "similia similibus curantur" = "les semblables guérissent les semblables") et à se fonder sur l'observation et sur l'expérimentation. 

Pour Paracelse, pour être "bon, utile et vrai" le remède doit être préparé sur des fondements solides. Dans le Discours de l'alchimie, troisième fondement de la médecine", Paracelse écrit : "...cette préparation des remèdes, c'est ici le souverain secret et la principale fin. A savoir qu'après que tu auras atteint la connaissance de la philosophie et astronomie, c'est-à-dire la nature des maladies et leur entière concordance, la plus grande chose et la principale conclusion, et le plus nécessaire point, est de savoir comme il te faut appliquer ce que tu fais." Afin de se distinguer de ses prédécesseurs alchimistes, Paracelse crée un nouveau terme, la "Spagyrie", afin de bien préciser l'objectif de ses expérimentations, c'est-à-dire préparer "les Elixirs capables de rendre à l'Homme la santé qu'il a perdue".

Novatrice, l'oeuvre de Paracelse allait modifier non seulement les prescriptions des médecins, mais aussi la préparation même des remèdes. Ce nouveau paradigme a exercé jusqu'aux temps modernes une influence majeure sur la médecine, la chimie, la pharmacologie.


Ainsi passe le temps et passent les Humains, et que se renouvelle en permanence notre conception du Monde, pour aller toujours plus loin vers la Connaissance. Cela passe souvent par des ruptures, des changements de point de vue, de paradigme. Ceci est valable aussi au cœur de nos vies et pour chacun de nous et ce ne sont pas des moments très agréables ! Aussi, je choisis pour conclure mon article Z'amoureux sur le Noyer, cet encouragement :

"Nous sommes comme les noix,
nous devons être brisés pour être découverts."

Khalil Gibran


Pour avancer un peu plus loin dans ce dictionnaire Z'amoureux des plantes compagnes, je vous invite  maintenant à partir au pays de "O" comme l'Olivier. Alors ...

Merci de votre visite et à bientôt !

Philomènement vôtre.



2 commentaires:

  1. votre blog est très intéressant... l'avez-vous abandonné ?

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  2. Même questionnement.. Y a-t-il une petite chance de vous revoir ? Je découvre votre blog et il est passionnant :)

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